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Ballet de l’Opéra de Paris

"Hurlevent" de Kader Belarbi

Palais Garnier, Paris, France
25 février 2002

par Catherine Schemm

Distribution :

Marie-Agnès Gillot (Catherine), Nicolas Le Riche (Heathcliff), Jean-Guillaume Bart (Edgar), Eleonora Abbagnato (Isabelle), Céline Talon (Nelly), Jean-Marie Didière (Joseph), Muriel Zusperreguy (Cathy), Gil Isoart (Linton)


Un chef d'œuvre, à ne pas manquer

Dire que l'attente de voir Hurlevent était grande n'est pas peu dire et celle-ci n'a pas été déçue. Après plusieurs premières chorégraphies plus intimistes, Kader Belarbi s'est attaqué à un chef d'œuvre de la littérature romantique anglaise en adaptant les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë. Les amours impossibles entre Catherine et Heathcliff ont beaucoup inspiré le cinéma, et même une oeuvre homonyme à Roland Petit.

Kader Belarbi a choisi de montrer dans un ballet en deux actes, les scènes clés du roman et ne s'est pas encombré des détails. Il ne raconte pas l'histoire, mais à travers plusieurs scènes chocs, il évoque les principaux temps forts du roman : la jeunesse de Catherine et d'Heathcliff, leur confrontation au milieu bourgeois des Linton, la mort de Catherine, la vengeance d'Heathcliff avec le mariage forcé de Linton, la mort d'Edgar ou encore les retrouvailles des esprits des héros.

Le style chorégraphique de Kader est bien à lui, même si on sent poindre quelque part l'influence de Mats Ek. La première partie est entièrement contemporaine, la deuxième partie plus classique évoque quelque peu les ballets romantiques avec ces jeunes femmes en robe blanche et aux longs cheveux détachés (gardes d'esprit). Kader Belarbi a aussi réglé de superbes scènes pour le corps de ballet masculin à travers les gardes du corps (anges noirs d'Heathcliff), vêtus eux de longs manteaux noirs, costumes d'Elsa Pavanel plus intemporelles hormis la redingote d'Edgard et les longues robes des gardes d'esprit qui rappelle les tableaux pré-raphaélistes, de même que leurs longs cheveux défaits. Les tableaux féminins du second acte évoque aussi Serenade de George Balanchine.

Le décor de Peter Pabst, assistant de Pina Bausch est minimaliste et inspiré du théâtre No, un arbre torturé, omniprésent, symbolise le domaine et les vents de Hurlevent en fond de scène. Un esthétisme zen totalement de bon aloi dans des éclairages clairs-obscurs évoque bien le tourment du héros tout de noir vêtu. Si au premier acte, le décorateur joue plus sur des éléments de décors mobiles, ils utilisent encore plus de transparences au second tableau, avec projection de pluie, de feuillage battu par le vent. Le rideau de scène, fendu en deux évoque la déchirure irrémédiable entre Catherine et Heathcliff et se transforme en un éclair, symbole de l'orage, qui gronde durant tout l'entracte, dans le cœur et l'esprit du héros.

La musique commandée à Philippe Hersant, si elle ne contient pas de morceaux particulièrement mémorables, est agréable à l'oreille, notamment le compositeur utilise la vielle pour accompagner les danses paysannes du premier acte ou celle des "esprits" au second. Kader Belarbi a découpé son ballet en deux actes, le premier s'achève à la mort de Catherine. Le second acte prend une tournure plus romantique avec l'évocation des gardes d'esprit, souvenirs et émanations d'une Catherine "démultipliée" qui poursuivent Heathcliff.

La mise en scène fourmille d'idées que ce soit dans l'esthétisme des costumes, des décors déplacés par des figurants. Notamment la scène de la famille des Linton observée à travers des vitres tournantes est un des plus beaux moments du 1er acte.

Plus qu'un ballet narratif, Kader a cherché à rendre une ambiance, l'enfance, l'adolescence des héros, leurs amours, leurs morts. Il a axé aussi le ballet sur deux personnages secondaires que sont Nelly et Joseph les deux servants qui semblent le fil conducteur du ballet, notamment Joseph, sorte de gardien d'Hurlevent. La scène d'ouverture est extraordinaire, une pluie de fleurs s'abat sur scène et dans ce jardin de roses, les deux gamins que sont Catherine et Heathcliff s'ébattent.

Les danseurs sont tous extraordinaires à commencer par Marie-Agnès Gillot qui passe de la petite fille mal élevée, à la jeune bourgeoise rangée et à l'esprit hantant la mémoire d'Heathcliff. Elle est magnifique de par l'intensité de son jeu, la qualité de sa technique, une étoile en puissance. Quelle personnalité quand elle arrive toute sauvage de sa campagne et se met à chantonner au milieu des Linton, quelle vivacité au second acte, dans son manège de grands jetés poursuivie par Heathcliff, telle Giselle "wili" par Albrecht.

Kader Belarbi a plus insisté sur le caractère "frustre" du personnage de Heathcliff, et seul reproche, s'il respecte le côté mal dégrossi de celui-ci au premier acte, il oublie la réussite du personnage et le laisse vêtu de ses guenilles au second acte.

Nicolas Le Riche est quelque peu éteint dans le rôle et son désarroi ne touche pas plus que cela. De plus, on ne le voit pas au milieu de ses gardes du corps alors que Marie-Agnès domine telle Myrtha ou Odette ses gardes d'esprit. En dépit d'une danse parfaite, il manque quelque chose qui viendra peut-être au fur et à mesure des représentations.

Wilfried Romoli est un Hindley extraordinaire, durant tout le ballet, son personnage, sorte de "mateur" malheureux des événements, reste prostré au pied de l'arbre symbolisant le domaine, ou l'escalade, se contorsionne sous l'effet de la boisson ou évolue appuyé sur un bâton. L'affrontement entre Heathcliff et Hindley dont s'achèvera la déchéance, au second acte est un des temps forts du ballet.

Eleonora Abbagnato et Jean-Guillaume Bart dans le rôle des frères et sœurs Linton sont tout à fait à leur place, mais le talent d'Eleonora, aussi parfaite en jeune fille de bonne famille qu'en femme amoureuse et soumise, est quelque peu sous exploité.

Une des plus belles trouvailles du ballet réside dans le double pas de deux Isabelle/Heathcliff, Catherine/Edgar séparés par un panneau transparent poussé par Joseph. Cet épisode traduit toute la complexité des sentiments sincères de la famille Linton et ceux plus faux de Catherine et d'Heathcliff. Il se termine par la domination d'Heathcliff sur la fragile Isabelle dans un pas de deux puissant où la jeune femme danse entravée aux chevilles par un lien.

La mort d'Edgar est un des autres temps forts du ballet. Jean-Guillaume Bart confère une autorité bienvenue au personnage d'Edgar, raide de dignité.

Muriel Zusperreguy est une touchante Cathy, gamine forcée à épouser le garçon renfermé qu'est Linton. Dans ce rôle, Gil Isoart est magnifique de subtilité, seul regret, pourquoi l'avoir affublé d'une perruque blonde qui ne lui va pas du tout.

Dans les deux personnages des serviteurs, Céline Talon (Nelly) et Jean-Marie Didière (Joseph) sont absolument époustouflants de par leur sobriété et l'intensité de leur jeu. Le personnage de Joseph sert d'ailleurs de fil conducteur ouvrant le ballet perché sur un côté de la scène et égrénant des pierres ou le clôturant en allumant des feus sur le côté de la scène. Le ballet se termine sur un sublime pas de deux entre Catherine et Heathcliff d'une sobriété et d'une poésie superbes.

Le corps de ballet qui semble très impliqué dans l'ouvrage est parfait que ce soit les gardes du corps où l'on remarque particulièrement Bruno Bouché et Stéphane Bullion ou les gardes d'esprit, où on note la présence lumineuse de Nolwenn Daniel, première danseuse, fait encore du corps de ballet. On remarque également Laurence Laffon à la fois en bourgeoise et en esprit.

Bref, Kader Belarbi a signé un ballet magnifique proche du chef d'œuvre tant il est riche chorégraphiquement et esthétiquement. Chaque personnage a été minutieusement étudié et l'ensemble est d'une subtilité magnifique. A ne pas manquer !

 

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édité par Marie.


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