main
forum
criticaldance
features
reviews
interviews
links
gallery
whoweare
search


Subscribe to the monthly for free!


Email this page to a friend:


Advertising Information

Un Cdnaute à Moscou 3

Bolchoï - 'Giselle': version Youri Grigorovitch

Par Jean-Luc Donay

Représentation du 3 juin 2004, Théâtre du Bolchoï, Moscou

 

Rappelons que Giselle est entrée au répertoire du Théâtre Bolchoï en 1843, soit deux ans après la création à Paris. Elle fut alors remaniée par Marius Petipa, sur la base de la chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot. Giselle n’a jamais quitté l’affiche de ce théâtre jusqu’à nos jours. Depuis 1944 c’est la version de Lavrovsky qui était au répertoire. Des années plus tard, Youri Grigorovitch a « remonté » une version où seuls les costumes changent : ceux-ci sont de Simon Virsaladzé, comme souvent dans les productions de Grigorovitch. Et c’est en 1997 que Vladimir Vassiliev (à son tour directeur artistique) a monté sa propre version chorégraphique à partir des versions déjà existantes, dans des costumes de Givenchy.

Je n'ai jamais fait un décompte des différentes productions de ce ballet de par le monde, mais je crois bien que Giselle est le ballet qui en a le plus ! Celle de Grigorovitch est une version très traditionnelle. Elle est, à mes yeux, moins intéressante que l’actuelle version de l'Opéra de Paris car la pantomime est un peu moins complète. Il manque le récit de la mère de Giselle au premier acte qui, à mon sens, apporte beaucoup à l'atmosphère du ballet et le début du deuxième acte (scène des joueurs de dés), mais cela n'a guère d'importance. Peut-être est-elle très proche de la version de 1843 ?

Sur le plan chorégraphique, les différences majeures par rapport à la version de l'Opéra de Paris se situent au niveau du pas de deux des vendangeurs. Par son côté trop traditionnel, cette version est un peu terne, si bien que les danseurs doivent apporter énormément pour compenser un certain "manque" scénographique.

Le Corps de Ballet a été admirable sur le plan du style et de la présence scénique. Très différent des ballets de Marius Petipa, le style qu'ils nous présentent est le style Français revu par les Russes. Leur danse dans Giselle n'a rien de comparable avec celle des ballets de Petipa, et en cela la différence est nette. Comme à Paris, il n'y a pas beaucoup de ports de bras chacun d'entre eux étant parfaitement indissociable de la chorégraphie. Cela signifie que la différence majeure réside dans leur façon de bouger et de danser.

C'est très intéressant (mais très difficile) de comparer deux compagnies dont l'apprentissage est différent mais la chorégraphie identique à peu de choses près, et cela se traduit dans d'infimes détails visuels. Néanmoins, en ce qui concerne le Corps de Ballet et le style général, je pense que l'interprétation de Giselle par l'Opéra de Paris est celle qui me semble la plus juste, en dépit d'une froideur et d'un manque d'engagement qui sévissent actuellement !

Mais au cours des deux représentations que j'ai vues, j'ai été frappé par le manque d'ensemble du Corps de Ballet. Disons que les passages de bravoure étaient ensemble (aussi bien au 1er qu'au deuxième acte), mais c'est plutôt les courses et les placements qui n’étaient pas très synchrones.

La distribution réunissait Inna Pétrova (Giselle), Sergueï Fillin (Albert, et non Albrecht), Ekaterina Shipulina (Myrtha), Mark Peretokine (Hans et non Hilarion). A noter qu'une ancienne Etoile du Bolchoï tenait le rôle du père de Bathilde : Alexandre Fadeyetchev. C'est très souvent qu'en Russie, si les danseurs le veulent bien, ils jouent des rôles de caractères. Au passage, c'était génial quand Yvette Chauviré faisait le rôle de la Comtesse dans Raymonda !

Inna Petrova nous présente un personnage vraiment très traditionnel. Si sa danse est correcte sans être vraiment "stylée", son interprétation est très plate. Techniquement, c'est correct, même si parfois son jeu de bas-de-jambe est approximatif. Disons plutôt qu'elle n'a pas de jolis pieds, et que malheureusement, dans Giselle ou plus généralement dans les ballets dits romantiques (vu les tutus longs), il faut avoir des pieds irréprochables. Mais n'est-ce pas ici la marque de l'Ecole Française? Or ici, cela donne une impression d'à peu près. A son avantage, elle présente une danse vive et lègère, et elle reste toujours souriante au 1er acte, visiblement très éblouie par son amoureux. C'est une Giselle totalement soumise.

Pour son interprétation générale, je n'ai ressenti aucune émotion, aucune fraîcheur au 1er acte, aucune immatérialité au 2ème. En revanche, sa scène de la folie fut intéressante. Elle y est assez réservée, ce n'est pas une "réelle folie" mais plutôt une douce amnésie. Elle ne semble pas souffrir de la trahison qui lui sera fatale, et ne semble envahie que par la mélancolie ou le bonheur d'antan. Pas mal du tout! Au deuxième acte, elle manque un peu de légèreté et de style romantique, et je n'ai pas l'impression de voir un fantôme sortir de la tombe. En bref, elle fut décevante.

Sergueï Filin fit en revanche une excellente prestation à mes yeux. Séducteur à fond au départ, il fait ce qu'il veut de sa Giselle, tel un jouet pour cet adolescent gâté. Indigne traître à la fin du 1er acte, tout était juste et "révoltant". C'est très bizarre, mais pour la première fois, j'ai vraiment détesté cet Albrecht du premier acte! Durant la scène de la folie, il demeure hautain, mais ce sentiment s'amenuise progressivement pour laisser place à une haine contenue envers Hans qui finit ensuite par exploser, puis à un désespoir énorme à la mort de Giselle. Dans cette version, la mère de Giselle (trop accablée sans doute) ne repousse pas Albert.

Au deuxième acte, c'est un contraste total, on dirait qu'il a pris 20 ans de plus d'un seul coup. On pourrait dire que la mort de Giselle l'a, en quelques sortes, réveillé à la dure réalité de la vie, réalité toute relative bien entendu, compte tenu de ce qui se passe au 2ème acte ! Son jeu est si crédible, qu'après l'avoir haï, on lui pardonne sa trahison tant il est désespéré. Techniquement, il fut à la hauteur de sa réputation : une batterie fine et précise, des cinquièmes parfaites, un style très élégant. A la coda du deuxième acte, il ne fait pas la fameuse série d'entrechats, mais dévore la scène avec une diagonale d'assemblés brisés, puis termine par un manège de sauts pour récupérer Giselle in extremis . Bref, une interprétation très claire, très plaisante et subtile.

Ekaterina Shipulina fut aussi très intéressante en Myrtha. Elle possède une technique sûre, assortie d'amples sauts. C'est une danseuse très fine si bien qu'avec la qualité des sauts qu'elle possède, elle volait littéralement dans les airs. Elle est aussi, par nature, très altière. Mais quand elle ne sourit pas, cela devient presque effrayant : elle est d'une indifférence qui fait froid dans le dos. Elle n'a pas de haine ni de jalousie envers l'amour qui se dégage du couple principal; Albert doit mourir, c'est la mission dont on l'a investie. Un point c'est tout.

Mark Peretokine campe un personnage plus que bourru. C'est un homme brutal, il n'y a aucune finesse dans son personnage. Il aime Giselle, il hait Albert et ne comprend rien d'autre. Surtout, il ne comprend pas que Giselle puisse s'amouracher d'un bellâtre prétentieux. S'il découvre la réelle identité d'Albert, c'est plus par le fruit du hasard que par une vraie réflexion. La comparaison ici, avec Yann Bridard, est amusante : Yann Bridard menait son enquête, alors que Mark Peretokine découvre tout presque par inadvertance !

Joo Yoon Bae et Andreï Bolotine ont été inégalement intéressants dans le pas de deux des paysans. Elle est archi conventionnelle, parfois énervante! Certes tout est bien dansé, sa variation est quasi impeccable, mais ce sont de jolis pas alignés sans aucune intention. Andreï Bolotine est plus intéressant, même s'il ne sait pas tendre ses pieds jusqu'au bout, il a de très très jolis sauts et une belle prestance. Ses doubles tours en l'air étaient très hauts et impressionnants, et chaque fois terminés en cinquième parfaite.

Les deux Willis (Yelena Koulayeva et Irina Semirechenskaya) ont été très "Willis". Je veux simplement dire qu'elle étaient parfaites pour ces deux rôles, exigeant technique et froideur. Pas d'attendrissement romantique! Les pas de bourrés jetés finis cinquième (la deuxième variation) étaient impeccables : aucune réception hasardeuse ou tremblotante. Cela contribue grandement à l'implaccable froideur des Willis.

En résumé, un spectacle intéressant une fois encore, en dépit d'une Giselle aussi fade que l'eau plate. Il faut dire que j'avais beaucoup aimé Aurélie Dupont que j'avais vue à Paris quelques mois plus tôt, et que cette dernière m'avait complètement subjugué. Elle avait tout de Giselle : le style très romantique (qui rappelle en beaucoup de points celui d'Elisabeth Maurin), l'interprétation émouvante, la propreté technique. Et devant mes yeux, passer après Aurélie Dupont était un challenge difficile ! Mais Inna Petrova n'était pas une mauvaise Giselle. C'était une Giselle sans beaucoup d'intérêt à mes yeux...

 


Edited by Catherine Schemm

Read related stories in the press and see what others are saying. Click here.

 

about uswriters' guidelinesfaqprivacy policycopyright noticeadvertisingcontact us