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Bolchoï à Paris - 'La Fille du Pharaon'

par Caroline Chouard

Représentation du 18 janvier, 2004, Palais Garnier, Paris


Quel voyage nous offre le Bolchoï en deux heures plus qu’intenses ! Voyage dans le présent et le passé de la danse, du spectacle en général. Dans la rêverie et la légèreté. Dans le rire et l’émotion. Des instants inoubliables.

Comme toujours, Pierre Lacotte a fait preuve d’un grand sérieux et de beaucoup de respect pour son public, les deux n’étant pas forcément conciliables lors d’une reconstitution. Le puriste comme le néophyte peuvent trouver leur bonheur de façon égale.

On sent bien que ce qui nous est donné à voir doit être assez éloigné de l’original, mais pourquoi s’en plaindre ? l’intérêt dans un art aussi vivant que la danse c’est d’avoir l’esprit plus que la forme, car on ne peut renier les apports techniques ultérieurs ni l’évolution des mentalités. C’est d’ailleurs ce souci d’extrême authenticité qui me déplaît dans les reprises historiques du Kirov, signées d’artistes trop besogneux qui n’ont ni l’intelligence ni le talent de Lacotte. Je me suis profondément ennuyée dans leur reprise de « Bayadère » l’année dernière, mais dans « La Fille » j’ai jubilé du début à la fin.

Lacotte nous plonge dans l’ambiance péplum de Petipa par certains détails (décors grandioses, profusion de costumes, cheval vivant, lion, singe !) mais sans lourdeurs. Ecourtant les parades et les pantomimes, dont les longueurs seraient difficilement acceptables pour des spectateurs actuels, abreuvés de cinéma et de comédies musicales (inexistants en 1862 ). Ramenées à leur juste durée, leur effet sur le public n’en est pas moindre (je n’ai pas pu m’empêcher de penser au grandiose défilé de l’Opéra, lors du défilé du début de l’acte II).

Ne négligeant pas pour autant des raffinements d’un autre siècle, offrant à nos yeux modernes des ravissements inconnus. Tels le passage avec le miroir ou la danse des crotales. Il réussit même à donner son intérêt au tableau sous-marin, beaucoup plus conventionnel pourtant , grâce à des variations ciselées à souhait, des mouvements simples mais efficaces aux ensembles. L’adage d’Aspicia et des «hommes du Nil» est aussi particulièrement réussi. Il m’a fait penser à la Titania de Neumeier, sommeillant dans les bras de ses elfes de sujets.

Réévaluant les parties masculines; ce qui nous donne presque par moments du pur Bournonville! Un peu incongru, mais après tout Petipa admirait ce maître de l’égalité entre la ballerine et le danseur. Et ça ajoute une grande harmonie dans les duos, surtout lorsqu’ils sont narratifs.

Le plus agréable je crois est de voir se dérouler la complexe action sans temps mort et sans complications. C’est sans doute à cause de cet aspect que l’Acte I est mon préféré. L’exposition est traitée sans longueurs mais de façon saisissante (l’apparition des momies, les changements de costumes…) et tout de suite s’enchaîne la chasse. Toute cette scène ne sera que de la danse et pourtant l’action progresse sans cesse, sans temps morts ni saluts. Je ne sais pas si chez Petipa l’effet était le même mais j’ai trouvé beaucoup de modernité dans ce procédé. Nos Roméo et Juliette et autres ballets «à histoire» récents ne font pas mieux. On retrouve la même chose dans le tableau de la pêche.

J’ai quand même beaucoup apprécié les purs divertissements de par la variété des pas, des costumes, des styles. J’ai bien aimé aussi la simultanéité des tableaux. Tous les demis solistes sont accompagnés d’une frise de corps de ballet sur les côtés ou en fond de scène et c‘est encore plus beau grâce à la profondeur du plateau de Garnier.

Enfin pour finir sur les beautés du ballet, un immense bravo à Lacotte pour les costumes et les décors, même si j’en ai déjà un peu parlé. Il ne s’est pas amusé à reconstituer les costumes d’origine comme ses confrères du Kirov. Non, rien de kitsch, des coupes modernes et audacieuses (robe serré de Ramzé, robes-pagnes transparentes des filles, adieu les tutus à cerclette vive les tutus anglais!), des tissus et des couleurs agréables. Je suis juste un peu plus réservée pour les tutus des « fleuves », trop bonbons à mon goût, mais c’est tout. Quel contraste par rapport aux horreurs du Lac. Les danseurs sont tellement mieux mis en valeur et l’évasion est tellement plus facile !

Les danseuses sont magnifiques une fois de plus. Belles lignes, beaux coups de pieds, ensembles impeccables, naturelles et souples. C’est un régal de les admirer. Les hommes sont un peu plus ternes, dommage. Pour détailler un peu les solistes : orihiro campe un singe plein d’humour … et d’abnégation.

Dans le pas d’action de l’Acte II, j’ai surtout remarqué la délicieuse Anastasia Goracheva mais ses consœurs étaient bonnes aussi. Les deux garçons semblent beaucoup moins à l’aise. Surtout le premier (Denis Medvedev) : il tournait bien, sa petite batterie impeccable mais… quelque chose clochait ; peut-être le défaut d’habitude d’être soumis à des hautes exigences techniques. Ian Godovski s’en sortait un peu mieux.

En Guadalquivir, Anastasia Yatsenko m’a paru tout à fait efficace. Le Congo de Ekaterina Shipulina était très gracieuse mais un peu timide ; je l’ai trouvée bien mieux en femme du pêcheur. Je n’accroche pas du tout avec Maria Allash ( Neva) ; déjà dans le lac je l’avais trouvée glaciale et sèche ; et là pareil, elle danse tout pareil.
Un petit instant de bonheur dans le fin Dimitri Gudanov (le pêcheur) à la technique précise éblouissante, au naturel et au charisme si touchants.

Enfin je n’ai pas du tout été touchée par la Ramzé de Elena Andrienko. Trop sèche, trop froide, trop absente. Quel dommage le rôle est très intéressant, beaucoup plus étoffé que celui des suivantes habituelles. Elle enlève pourtant toutes ses variations quasiment sans faute mais je suis restée sur ma faim pour l’interprétation. Par contre, le suivant de Taor, Gennadi Yanin, plutôt techniquement limité, est intéressant par son naturel et son humour qui rattrapent tout.

Mention spéciale aux «élèves de plusieurs écoles de danse de Paris et d’Île-de France ». J’ai toujours peur lorsque je vois ce style de précision sur les distributions. On est habitué au professionnalisme de élèves de l’Ecole de danse quelque soit leur âge (dans Paquita, dans Bayadère etc.) et malheureusement à l’amateurisme des autres (souvenirs périssables dans le Songe d’une nuit d’été, La Petite Danseuse pour s’arrêter là). Et là, pas du tout! Enfants très disciplinés, mignons comme tout, et même s’amusant visiblement. Les couples de petits égyptiens m’ont fait fondre… Bravo à eux et à leur répétiteur.

Je garde le meilleur pour la fin. Maria Alexandrova et Rouslan Skorstov, parfaits Aspicia et Taor ; ils défendent le ballet avec ferveur et spontanéité, et ils devaient être en bonne partie responsables du tabac qu’a fait le ballet.
Skorstov est une étoile en devenir. Beaucoup, beaucoup plus à l’aise qu’en Siegfried, les hésitations et imperfections techniques sont quasi absentes. Quelle élégance, ampleur et précision. Sa diagonale d’entrechats était époustouflante : les jambes entières se croisaient avec une rapidité hallucinante. Et son interprétation était bien plus présente : presque du charisme, des attentions et des regards aimants pour sa partenaire (on a un vrai couple sous les yeux), de l’humour. Un artiste bientôt je pense.

Alexandrova est carrément une étoile, quoique seulement soliste dans la hiérarchie russe, et une grande étoile. C’est tout d’abord une femme qui danse (et pas une danseuse qui aligne les pas) : quel plaisir de voir des courbes et des déliés dans les jambes, les poignets, la taille (démonstration étincelante de cela dans la scène du miroir). Une délicieuse féminité donc, à laquelle s’ajoute un jeu très intelligent : jamais trop, toujours l’intonation juste et sensible. Elle m’a bouleversé dans sa variation de la scène sous-marine. Et même lorsqu’il s’agit seulement de technique pure. Elle y excelle sans le moindre effort visible (pas de vulgarité ni d’effets outranciers, j’ai relevé à peine deux six’o clock) mais on est surtout happé par son aura fascinante. Même sans danser, je l’ai trouvé magnétique à souhait lorsque avant d’emprunter le passage secret, elle est tout simplement debout au centre de la scène, esquissant à peine quelques orientalisants ports de bras. Aura mais simplicité en même temps elle semble si heureuse d’être en scène ; on le voit même aux saluts quand elle applaudit spontanément Lacotte et l’orchestre, quand elle lance des regards aimables au public.

On ressort de là sur un petit nuage, des images plein la tête. J’aime bien les ballets où l’on réfléchit, un tantinet (trop?) métaphysiques. Là rien de tout ça, mais ça ne m’a pas empêché d’adorer et d’en redemander. Merci M. Lacotte !

 


Edited by Cathy

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