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Bolchoï à Paris - 'La Fille du Pharaon '

Une production délicieusement surannée!

par Jean-Luc Donay

Représentation du 17 janvier 2004 -- Palais Garnier, Paris

Avant d’aller voir ce ballet tombé dans l’oubli depuis 1928, je me suis dit qu’il fallait que j’essaie de me remettre dans le contexte de la création initiale de ce ballet. Evidemment, cela n’a pas été chose facile, mais des lectures ici et là m’ont beaucoup aidé.

La production de Pierre Lacotte - tout d’abord, en lisant nombre d’articles sur Marius Petipa, il ne fallait certainement pas oublier que ce chorégraphe dont la France n’a pas su reconnaître le talent, a toujours désiré faire des grosses productions (à la limite de la mégalomanie !), tout en y ajoutant des éléments très personnels tant sur le plan chorégraphique que scénographique. Ainsi, La Fille du Pharaon est le tout premier des grands ballets de ce genre, dont le Mariinski lui avait passé commande.

Le public Russe, friand de choses « exotiques », Marius Petipa a eu l’idée de construire un argument très librement adapté du roman de Théophile Gauthier intitulé « Le Roman de la Momie ».
Aussi, dans cette fastueuse production, qui remporta un énorme succès auprès du public, on y retrouve tout ce que Marius Petipa affectionnait : de l’exotisme très caricatural, des danses « locales », d’imposant défilés, des variations pour tous les solistes et demi-solistes, des princesses, des gentils, des méchants, des scènes venues de mondes imaginaires (Scène au fond du Nil, tout à fait inspirée de la Scène de l’Océan du Petit Cheval Bossu)... Bref, un dépaysement auquel le public des Tsars pouvait s’identifier par le côté princier des personnages, mais pouvait aussi s’évader dans des contrées dont tout le monde parlait sans jamais y avoir été. L’Egypte au temps des Pharaons, quel programme ! Bien sûr, Marius Petipa, très pointilleux sur l’authenticité des danses de caractères, savait aussi rajouter pas mal d’humour à ses ballets. Mon propos s’égarerait trop du sujet, mais il y avait beaucoup d’humour dans Don Quichotte, une mégalomanie certaine dans La Bayadère, un côté caricatural du méchant dans Raymonda, une moquerie dans La Belle au Bois Dormant, et des mondes imaginaires (Scène des Dryades de Don Quichotte ou de La Belle, scène des Ombres de Bayadère). C’était des ballets de divertissement légers et spectaculaires. Ce n’est qu’après, dans les « relectures » suivantes que les chorégraphes (Russes et Occidentaux) ont rajouté des éléments plus sérieux voire psychologiques et supprimé les éléments légers de la scénographie pour donner plus de consistance et ne garder que l’inventive et inimitable chorégraphie de Petipa ; ce qui a donné des ballets où le côté « divertissement pur » de Petipa n’existait plus. Beaucoup de ses productions sont d’un exotisme tel qu’on est tenté de comparer ces productions là aux films Hollywoodiens des années 1950 en Technicolor (pardonnez cet anachronisme !). Les scènes avec le faux singe, le faux lion, le vrai cheval et le faux serpent sont certainement authentiques de ce que voulait Petipa : de l’humour avec ce côté un peu mégalomane (un vrai cheval sur scène, c’est dingue non ? Dans la production du Mariinsky, ils ont conservé aussi un vrai cheval pour l’arrivée de Don Quichotte). Je suis sûr que Pierre Lacotte a voulu recréer cette atmosphère légère et imposante à la fois.

Pour apprécier cette production à sa juste valeur, il fallait donc songer à tout cela, et aller voir cette Fille du Pharaon dans un esprit particulier, celui du 19ème siècle. Et je vous avoue que ce n’est évident ! Mais je dois dire que je n’ai pas été déçu : on y retrouve l’esprit totalement carton-pâte (mais tellement amusant !), le dépaysement par le côté exotique des décors et des costumes, l’humour par la « pseudo-tragédie » de l’héroïne... Bref, là j’ai été conquis par le travail de Pierre Lacotte car je suis persuadé que l’esprit (c’est à dire le fond) est absolument fidèle à ce que voulait Marius Petipa : du spectacle grandiose, avec une touche d’humour et un franc dépaysement; tels étaient les éléments que le public du 19ème se régalait de voir au théâtre.
Par contre, là où je reste plus sceptique (cela n’engage que moi), c’est sur la forme du ballet, à savoir la chorégraphie. Si on veut vraiment comprendre comment Marius Petipa construit ses ballets sur le plan chorégraphique pur, il faut connaître la version de La Belle au Bois Dormant dans la production de Konstantin Sergueyev par exemple, car nombre de spécialistes s’accordent à dire que ce ballet est celui où la chorégraphie a été la mieux préservée au cours du temps. Certes, La Belle au Bois Dormant est sans doute le ballet le plus abouti du chorégraphe, si bien qu’on en voit tout à fait la construction. Dans La Fille du Pharaon que j’ai vue hier soir, je n’ai pas reconnu le Marius Petipa que je croyais connaître (mais je ne suis pas spécialiste !) sauf à de rares endroits. Il m’a semblé que Pierre Lacotte complique beaucoup la chorégraphie, alors que celle de Marius Petipa était très élaborée pour l’époque, mais se voulait être brillante, lyrique ou piquante, mais toujours en harmonie avec tout le corps et surtout très musicale. Pierre Lacotte rajoute beaucoup de petits pas, de changements de direction ou d’intention, de sauts qui ne m’ont pas semblés être dans une totale harmonie. Un exemple simple : pourquoi les manèges rapides d’Aspicia sont agrémentés de sauts, ou de tours piqués « en dehors » puis « en dedans » ? Il me semble que dans ces mêmes manèges pour d’autres ballets, les danseuses exécutent de simples tours piqués, rapides, ce qui leur permet d’évoluer sur toute la scène et donne un caractère brillant tout en restant simple. Sinon, la chorégraphie est très difficile techniquement, surtout pour les solistes masculins : beaucoup de petite batterie, de petits sauts, qui ne permet d’exprimer cette énergie et cette fougue propres aux danseurs du Bolchoï. D’ailleurs, Marius Petipa ayant crée le rôle de Tahor à l’âge de 44 ans n’avait quasiment rien à danser !

Par ailleurs, les ballets de Marius Petipa sont toujours caractérisés par une progression dans le déroulement de l’action et aussi dans la chorégraphie (cf. La Belle, Bayadère ou Don Quichotte). Ici, l’ensemble m’a paru un peu décousu, des éléments importants pour le déroulement de l’histoire étant presque esquivés et chorégraphiquement parlant, il n’y a pas de progression. Par ailleurs, cette Fille du Pharaon durant initialement 4 heures, Pierre Lacotte a du « choisir » parmi toute la partition disponible, si bien qu’il n’y a pas de pantomime et beaucoup de danse. Cela dit, je suppose que c’est un travail fort difficile, et il ne faut pas non plus être intransigeant : Pierre Lacotte a fait tout de même un travail plus que remarquable.

La musique de Cesare Pugni, réorchestrée par Alexander Sotnikov m’a paru tout à fait dans le style de l’époque : une musique sans prétention, légère et faite pour la danse. Musicalement, c’est totalement vide avec des effets faciles, et Alexander Sotnikov a complètement respecté cela, sans chercher à y ajouter des harmonies anachroniques comme auraient pu le faire certains arrangeurs spécialistes de la musique de ballet... (A noter que David Coleman l’alter ego de Sotnikov pour Paquita a aussi été très respectueux de cela).
La veine de Cesare Pugni ne vaut pas celle de Ludwig Minkus, et il est intéressant de noter que plus on avançait dans le temps, plus la musique prenait son importance dans le ballet Russe de Petipa: Pugni, Minkus puis Tchaïkovsky et Glazounov.

Svtelana Zakharova nous présente une Aspicia très fraîche et très vive. Sa technique est très propre et magnifique, mais elle ne m’a pas semblé totalement à l’aise dans cette difficile chorégraphie, même si toutes les difficultés ont été vaincues sans problème ! Je ne saurais comment dire, mais il y a une différence évidente entre sa danse d’Odette/Odile ou de Nikiya et celle d’Aspicia : d’habitude, on la voit sûre d’elle, avec une technique de fer, ce qui lui permet de s’exprimer artistiquement au maximum de ses capacités. Ici, du fait qu’elle me paraissait moins à l’aise, son interprétation était fort simple. Bien sûr, il n’y a pas grand chose à dire dans cette production par rapport au Lac ou à Bayadère, mais bon, il est des moments où je m’attendais à ce qu’elle soit plus expressive. Elle a été très applaudie, cela est amplement mérité.

Dimitri Belogolovtsev (Tahor/Lord Wilson)qui a remplacé Sergueï Filin m’a un peu déçu. Même s’il a déjà abordé ce rôle à Moscou aux côtés de Svetlana Lunkina, il m’a paru bien fade. Sa technique est chancelante, pas toujours propre, mais la chorégraphie est si difficile que je comprends bien pourquoi tous ces défauts sont là. L’Ecole du Bolchoï ne prépare pas à danser petit et précis, bien au contraire : la préparation pour les garçons est brillante, avec de larges sauts et de l’expressivité. Quelle expressivité peut-il donner dans cette chorégraphie truffée d’assemblés battus, de jetés, de petits sauts, d’entrechats ? C’est typique de l’Ecole Française, ou plutôt de l’Ecole Italienne, mais ce n’est certainement pas Russe. Vous me direz que Marius Petipa était Français, alors ! Certes, mais jamais on ne voit ce genre de technique pour les rôles masculins dans les autres ballets de Petipa, donc je reste dubitatif... Tout comme Svetlana Zakharova, j’en conclue que Dimitri Belogolovtsev n’était pas totalement à son aise dans ce répertoire, car s’il ne m’avait pas convaincu dramatiquement parlant en Mauvais Génie dans le Lac des Cygnes, il y était quand même infiniment plus à l’aise.

Guennadi Yanin (Passiphonte/John Bull) est un petit danseur de semi-caractère, à qui ce rôle d’amuseur va comme un gant ! La chorégraphie est assez difficile aussi, mais il apporte sur le plan de l’interprétation un côté bon enfant qui a beaucoup amusé le public ! Yéléna Andrienko (Ramzé) campe une esclave tout à fait convaincante (je n’ai pas vu Maria Alexandrova). Elle assure comme il faut son rôle, sans chercher à donner un côté brillant, sans doute mal venu pour ce rôle d’esclave. La variation des pointes frappées était très réussie.

Les Deux Variations du Pas d’action (Anastasia Yatsenko et Anastasia Goriacheva) sont également très réussies. La variation dansée sur des pizzicati m’a parue tout à fait dans le style chorégraphique de Petipa. Les Pêcheurs (Inna Petrova et Dimitri Gudanov) ont été très bien également. Elle danse avec légèreté même si techniquement ce n’est pas inoubliable, l’esprit est là. Quant à lui, il fut excellent dans ce rôle où la danse est aussi pleine d’humour et truffée de petites difficultés.

Dans le divertissement des Fleuves, Anastasia Yatsenko (Guadalquivir) confirme ma très bonne impression sur cette danseuse : des épaulements bienvenus, un sourire quelque peu charmeur, une danse précise et vivante, un port de tête digne des plus belles espagnolades… !
Ekaterina Shipulina (Congo) nous offre une jolie variation qui n’a rien à voir avec le Congo (mais ceci est dû à la chorégraphie) avec une tenue de buste très aristocratique.
Maria Allash (Neva) manque encore de présence, ou semble vraiment très raide, je ne sais pas ! Sa variation n’est pas stylée, pourtant elle est dans le style Russe !

Le Corps de Ballet - très belle performance et là je tire mon chapeau vraiment ! La chorégraphie m’a semblée compliquée pour eux également, mais ils s’en sortent avec maestria. Toujours ensembles, avec beaucoup de présence, de sourires, une joie de danser évidente. Si les alignements ne sont parfois pas de la rigueur d’un défilé militaire, je dois dire que j’en ai rien à faire (ce n’est pas si choquant) car pour moi, la vie qu’ils nous donnent sur scène est beaucoup plus importante que le reste. Mais le reste est quand même plus qu’honorable ! Je ne sais plus qui disait ça (Noureev ?), mais on peut avoir les plus belles Etoiles du monde, s’il n’y a pas le Corps de Ballet derrière, ca ne vaut rien. Et bien là, il y a un très beau Corps de Ballet, très stylé, avec une identité qui lui est propre, ce qui démontre que le Bolchoï est une grande compagnie, en dépit de son nom prestigieux.

En conclusion, j’ai passé une bonne soirée, je me suis beaucoup amusé, et je pense que le pari lancé par Pierre Lacotte et la direction du Bolchoï a été gagné : une grande production historique (la première de Petipa), inconnue du public actuel, et dans l’esprit de chorégraphe marseillais.

J’ai trouvé un côté émouvant au moment des saluts de Pierre Lacotte (venu chercher sa collaboratrice Anne Salmon), car tous les danseurs ont applaudi sa venue sur scène. C’est sans doute assez superposable (tout proportions gardées; Lacotte n'est pas Petipa) à ce que Marius Petipa était pour les danseurs du Mariinsky ou du Bolchoï : un Français venu en Russie pour leur donner un ballet.

Certains lecteurs ici ont trouvé cette production trop kitsch, à la limite de l’ennui ou de l’écœurement. Bien sûr que ca l’est, mais je ne suis pas d’accord avec ces opinions toutes faites. Car dans ce cas, remettons les pendules à l’heure : en y réfléchissant bien, je trouve que des Sylphides qui volent dans les arbres, un Lucien qui, héroïquement brandit son épée pour sauver sa Paquita, une Idole Dorée qui danse pour des noces, un Cupidon et une Reine des Dryades dans un rêve d’amour, sont au moins aussi kitsch que cette Fille du Pharaon. Mais moi, ca ne me gêne pas car c’est tout simplement l’Histoire du Ballet Classique et la personnalité de Marius Petipa qui y sont révélées.

La chorégraphie de Pierre Lacotte est difficile, et les danseurs aussi talentueux soient-ils ne m’ont pas semblés très à l’aise. Mais qu’importe, le plaisir de voir cette production exhumée
de ses cendres l’a emporté sur le reste !


Edited by Cathy

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